Escape · Escapar · Evadare · Flucht · Fuga · S’évader
Les fragments ci‑dessous ouvrent et clôturent chaque chapitre. Ensemble, ils laissent voir le parcours du récit et le rythme de l’évasion, sans remplacer la lecture intégrale.
Aujourd’hui est un mardi, une splendide journée d’automne canadienne. À cette période de l’année, les couleurs automnales d’Ottawa t’assaillent littéralement. Depuis toujours, l’automne a été pour moi une saison particulière, probablement parce que je suis né en automne. Elle apporte toujours une nostalgie que je ne peux décrire, une nostalgie vêtue d’un vieux manteau au parfum philosophique. J’appelle cela « la nostalgie de la vie vécue ». Mais aujourd’hui, cette nostalgie semble plus lourde, plus profonde.
Il y a quarante ans, le 24 septembre 1984, à cette même heure, j’étais dans le Danube, nageant vers la rive serbe.
Ioan Trif
Ottawa, Canada
24 septembre 2024
Ce chapitre rassemble des souvenirs vifs de la Transylvanie de mon enfance, de mon adolescence et de mes années d’études, menant à un profond conflit intérieur — le combat avec moi‑même pour décider si je dois déraciner ma vie et m’enfuir.
Je crois que l’émigration est un choix profondément personnel — une décision qui n’appartient qu’à toi, qu’elle soit prise seul ou avec ta famille. C’est ta vie, la vie de ta famille, et personne d’autre n’a le droit de décider — sauf toi, ta famille et, comme disent les Roumains, « Dieu ».
[…]
Pour conclure ce chapitre, je dois mentionner que même aujourd’hui, après tant d’années, Elena et moi nous taquinons encore avec les mots que le secrétaire du parti de Sibiu m’a adressés : « Vous n’avez pas compris certaines choses » et « Vous devriez avoir une autre attitude ».
La préparation de l’évasion commence avec les gens, avec le corps, avec l’esprit, et avec la carte silencieuse du Danube. Ce chapitre réunit ces fils en un seul plan.
Une fois prise la décision de quitter la Roumanie, commençaient maintenant la lutte et le travail acharné : comment pouvais‑je m’évader ? J’avais besoin d’un partenaire aussi déterminé que moi à fuir — quelqu’un en qui je pouvais avoir confiance. J’étais convaincu que de nombreux Roumains rêvaient de s’échapper. Mon problème était que je ne savais pas qui ils étaient ni comment les contacter. Les risques étaient immenses ; toute personne à qui tu parlais pouvait être un informateur de la Securitate. En bref, il fallait être extrêmement prudent quant à ceux à qui tu t’adressais et à ce que tu disais.
[…]
Je savais que je pouvais connaître le même sort que ces âmes englouties par le Danube, mais je me rassurais en me disant que nous avions fait tout ce qui était possible pour nous préparer. Et je m’accrochais à la croyance — à l’espoir — que « Là‑haut, Quelqu’un nous aime ».
Voyageur, il n’y a pas de chemin ; le chemin se fait en marchant.
Le chemin à travers les monts Almăj ne s’ouvre qu’avec une boussole et la force d’endurer : les chiens, les soldats, la faim. Ce chapitre suit ce passage — vers le Danube, puis à travers lui. Le chemin est la destination.
Je suis sorti de la maison avec un sentiment intérieur indéfini — ni tristesse, ni peur, ni certitude de réussite. J’ai embrassé ma famille — Silvana dormait — puis je suis parti vers la gare. En marchant seul, je me suis dit que cela pourrait être la dernière fois, pour de longues années, que je verrais ma ville, Sibiu. Pourtant, cette pensée ne m’a pas ému. À la gare, nous nous sommes retrouvés tous les trois ; Viorel et Dolf m’attendaient.
[…]
Nous avons compris la chance que nous avions eue que la barge ne nous ait pas surpris au milieu du fleuve. Comme nous étions attachés ensemble par une corde, une rencontre avec elle aurait pu avoir des conséquences désastreuses pour nous tous. Nous avons remercié le Ciel d’être arrivés jusque‑là sains et saufs, en évitant les gardes-frontières, les chiens et la barge. Après environ deux heures de nage, nous avons atteint la rive serbe. Nous pouvions à peine y croire — nous y étions parvenus !
Le passage à travers la Yougoslavie traverse une cellule, un camp et l’attente silencieuse d’une chance. Ce chapitre suit ce trajet — de Negotin à Padinska Skela, puis au‑delà de l’Atlantique, vers une autre vie.
Nous avons tous les trois atteint la rive. Nous sommes sortis du Danube. Nous étions en Yougoslavie, sur le sol serbe. Les cordes qui nous liaient étaient tellement serrées que nous ne pouvions pas les défaire — il fallait les couper. Nous les avons rompues d’une manière primitive, en les frappant avec deux pierres. Puis chacun de nous a tiré sur la corde qui retenait les chambres à air de Dacia avec les sacs à dos. Nous les avons traînés jusqu’à la rive et sortis de l’eau. Les sacs à dos étaient encore en place, attachés aux chambres à air exactement comme nous les avions laissés sur la berge roumaine. La pluie tombait sans cesse dans l’obscurité aveugle de la nuit.
[…]
Le vol de Belgrade vers l’Atlantique nous a semblé interminable — il a duré environ huit heures. Nous étions épuisés. Lors de nos dernières nuits à Belgrade, nous avions à peine dormi, submergés par l’excitation de partir vers un nouveau pays. Mais nous ne sentions pas la fatigue, et cela nous importait peu. Nous étions jeunes, pleins d’espoir, et en route pour le Canada.
Un nouveau départ. Une nouvelle vie dans un monde libre. Une nouvelle langue, une nouvelle culture, une société à apprivoiser. Et, en parallèle, ma lutte contre le régime communiste pour libérer ma famille restée dans la Roumanie de Ceaușescu.
Nous sommes arrivés au‑dessus de Toronto dans la soirée du jeudi 7 février 1985, vers 20 heures. Avant d’atterrir, l’avion a tourné deux ou trois fois au‑dessus de cette métropole canadienne. Je me souviens d’une mer immense de lumières en dessous. Tout ressemblait à une forêt sans fin en flammes. Venant de l’obscurité de la Roumanie, où la crise énergétique avait éteint presque tous les lampadaires, cela nous semblait irréel. Nous regardions par le petit hublot, fascinés par ces lumières qui s’étendaient à perte de vue — nous assistions à quelque chose que nous n’avions jamais vu auparavant.
[…]
J’ai pris la lettre d’intérêt et je suis allé voir notre conseiller, Bob. En la voyant, Bob a vérifié si le poste figurait dans la banque centrale d’emplois du Canada. Malheureusement, ce n’était pas le cas. S’il y avait été, le gouvernement aurait couvert mon billet d’avion pour l’entretien. Bob m’a dit que si je voulais y aller, je devais payer moi‑même. Quelques jours après ma dernière rencontre avec Bob, j’ai quitté Edmonton, en Alberta, et j’ai pris le bus pour Ottawa, en Ontario.
Une lettre écrite en mouvement, entre des villes et entre des vies. L’automne canadien glisse à mes côtés comme une vague de lumière, et l’immensité de ce pays transforme ma manière de sentir l’espace. Ce chapitre saisit ce passage — d’Edmonton à Ottawa, la ville que je rêvais déjà à Sibiu.
Les pages qui suivent ont été écrites pendant mon voyage en autobus d’Edmonton, en Alberta, à Ottawa, en Ontario — un trajet de 3 500 kilomètres. Elles reflètent mes impressions d’immigrant européen, inspirées par les paysages du Canada qui m’ont captivé lors de mon premier voyage à travers une partie de ce pays immense, un territoire environ quarante fois plus grand que la Roumanie. J’ai envoyé ces lignes depuis Ottawa à ma famille en Roumanie.
[…]
Je n’ai plus de papier. Bien qu’il me reste encore six heures de route, mon récit s’arrête ici pour vous, tandis que mon Greyhound traverse sans relâche les magnifiques forêts d’automne du Canada. C’est un pays auquel je me sens profondément attaché, même si je ne le connais que depuis quelques mois. Je m’y sens lié et fier de sa beauté — sans oublier, bien sûr, la Roumanie ni vous tous. Je vous envoie mon affection depuis la Trans‑Canada Highway, près de North Bay, à quelques heures d’Ottawa, le 14 octobre 1985.
Ioan
Ottawa, Ontario, la ville où j’ai trouvé de nouvelles racines. L’histoire de mon évasion s’est poursuivie dans la lutte pour me construire une nouvelle vie — la réunification de ma famille sur le sol canadien, l’achèvement d’un programme de maîtrise en génie électrique à l’Université d’Ottawa, le tout culminant avec des années de travail dévoué en génie logiciel au sein d’entreprises canadiennes de renommée mondiale.
Je suis arrivé à Ottawa alors que le soleil se couchait. De la gare routière, j’ai pris un taxi jusqu’à chez Petru. Après de longues heures passées dans le Greyhound, j’étais fatigué, mais je le sentais à peine ; j’étais heureux d’être enfin à Ottawa, une ville dont je rêvais depuis mes années à Sibiu.
[…]
De retour au Canada, après avoir fait la paix avec mes sentiments et les souvenirs de ma mère et de mes camarades de lycée, j’ai décidé, non sans hésitation, de commencer à écrire ce livre.
La beauté de l’esprit humain est la volonté de suivre nos rêves.
— Joan Baez, La Ballade de Sacco et Vanzetti
J’ai commencé à écrire ce livre en automne, lorsque les feuilles d’érable viraient au rouge écarlate — la même couleur que l’emblème du drapeau canadien. J’ai continué à écrire dans le silence de l’interminable hiver d’Ottawa. Les mots tombaient comme des flocons de neige sur mes pages, réveillant en moi des émotions profondes. Maintenant, jour après jour, la sève des érables se met en mouvement, remontant dans les veines des arbres, et mon histoire approche de sa fin. Bientôt, la sève sera récoltée et transformée en un sirop doré, doux comme le printemps tant attendu.
[…]
Comme nous le savons, pour chacun, l’adaptation est un processus plutôt qu’un événement. Un immigrant peut être vu comme une âme suspendue entre deux pays, deux cultures, deux vies, deux amours, deux nostalgies. Ce processus dépend d’innombrables facteurs : l’âge, la personnalité, les attentes, les expériences passées et la capacité de chacun à accepter et à supporter le changement — et, bien sûr, la part de fortune que la vie nous accorde.
Ioan Trif
Ottawa, Canada
8 mars 2025
Merci d’avoir lu jusqu’au bout.
Si ce livre vous a touché d’une manière ou d’une autre et que vous souhaitez me remercier, faites-le en aidant quelqu’un dans le besoin — un proche, un voisin, un ami ou même un inconnu. Offrez-lui une parole bienveillante, un conseil ou toute aide que vous pouvez. Faites ce qui vous est possible, même très peu, pour rendre le monde un peu meilleur.
Ioan Trif
Ottawa-Gatineau, Canada
31 mars 2026